Qui paie le prix des droits humains en Afrique?
Aujourd’hui, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’homme, les paroles de l’activiste ougandais Frank Mugisha résonnent comme un avertissement à travers tout le continent. Pour ceux qui vivent chaque jour dans le collimateur de l’intolérance, la défense des droits n’est pas un idéal, mais une urgence vitale. « Il s’agit de se démarquer et de faire entendre sa voix dans un environnement où l’on n’est pas sûr de survivre au lendemain. C’est précisément cette peur qui me rend fort », raconte-t-il. Peur et force : deux sentiments intimement liés dans son combat pour garantir une vie digne aux personnes LGBTI en Ouganda.
Le fossé entre les engagements solennels des gouvernements africains et la réalité quotidienne reste profond. Tous ont signé la Déclaration universelle des droits de l’homme, qui affirme la dignité, l’égalité et le respect comme fondements de la coexistence. Pourtant, pour beaucoup, ces principes restent lettre morte. Hilary Ikechukwu Emereole, un jeune Nigérian qui espérait vivre dans un pays capable de reconnaître son humanité, le savait bien. Il est mort fin octobre, avant que ce droit ne lui soit réellement accordé.
La montée en flèche du sentiment anti-LGBTQ+ dans les espaces publics africains n’est pas seulement un climat culturel : c’est une stratégie politique. Elle transforme les citoyens en cibles, qualifiant de « menace » tout ce qui ne se conforme pas au modèle dominant. Dans les sermons religieux et les débats parlementaires, un message qui tire sa force de la peur et de l’ignorance est répété : les personnes LGBTQ+ seraient un danger pour la morale, pour la culture, voire pour les enfants. Un discours qui ignore délibérément la réalité des abus. Selon l’UNICEF, en 2024, plus de 79 millions de femmes et de filles en Afrique subsaharienne ont subi des violences sexuelles. Un chiffre qui n’a pas suscité la même mobilisation politique.
La répression, en revanche, progresse. Plus de trente pays maintiennent des lois qui criminalisent l’homosexualité ou ne prévoient aucune protection contre la discrimination. Au Ghana, la dernière proposition de loi contre les personnes LGBTQ+ a été intégrée dans une loi sur la protection des mineurs : un expédient législatif qui masque l’intolérance sous le discours de la sécurité.
Il en résulte que la stabilité politique, sociale et identitaire est souvent construite au détriment d’un groupe déjà vulnérable. Avec des conséquences qui se répercutent sur des vies réelles, des histoires brisées, des communautés contraintes au silence. Mais dans les replis de ce scénario, des voix dissidentes se font également entendre.
Nana Oye Lithur, ancienne ministre ghanéenne chargée des questions de genre, l’affirme clairement : « On ne peut pas affirmer qu’une personne n’a pas de droits humains en raison de son orientation sexuelle ». Le cardinal Peter Turkson, figure respectée du catholicisme africain, durant un interview en l’année dernière avec TV3 Ghana, a posé une question que beaucoup préfèrent éviter : « Qui contrôle la façon dont on naît ? Et si l’on naît ainsi, comment cela peut-il constituer en soi un crime ? ». Cette réflexion s’inscrit dans la lignée de celle du pape François, qui a condamné à plusieurs reprises la criminalisation de l’homosexualité.
Le mouvement pour les droits humains est en train de créer un pont entre les générations en Afrique. L’avocate camerounaise Alice Nkom, en première ligne depuis des décennies, montre que l’âge n’est pas une limite au changement, mais un témoin à passer. « Mon travail consiste à défendre les gens. Je ne vois pas pourquoi je devrais dire que je défends tout le monde sauf les homosexuels », affirme-t-elle. Son combat est un souvenir vivant de ce que signifie s’opposer à l’injustice sans compromis.
L’avenir des droits humains, et en particulier des droits des personnes LGBTQ+, dépend d’un changement culturel profond : l’éducation, la responsabilité des institutions religieuses, la capacité des gouvernements à voir au-delà de la construction politique de l’ennemi.
Parce que des vies comme celle d’Hillary ne peuvent être oubliées. Parce que les familles qui perdent un enfant ne devraient pas avoir à affronter leur douleur dans l’ombre, entre honte et peur, sans vérité ni justice.
La question qui se pose aujourd’hui est simple mais cruciale : combien d’autres vies et histoires devront encore être brisées avant que la promesse des droits humains ne s’applique réellement à tous ?
